Il vit à l’ère jurassique.
Les monstres qui l’entourent sont de gros lézards aux muscles sans fin, aussi haut que des buildings et bien plus résistants que les portes blindées des plus grosses banques. C’est perdu d’avance quand il se met en tête de s’attaquer à ses gros bouts de steak. Ses dents douces et arrondies glissent à chaque coup porté sur leur chair d’acier, ne faisant pas l’ombre de la moindre morsure, d’un petit trou trou. Pourtant, il a su profiter de la moindre opportunité, mettant à l’épreuve tout son courage à l’abandon de son appétit. Le soir en s’endormant, Reno le roquet repense à ces hectares de viande, à ces champs entiers de fi let cru qu’il voit s’agiter sous ses yeux durant de longues journées. Il rêve que ses canines lui servent enfin à percer leur cuir, faisant jaillir sous la pression de ses mâchoires, un flot de sang qui s’écoule à torrent au fond de sa gorge; litre après litre il boit avide, répandant sur ses pommettes et sur son ventre, le rouge éclat de sa puante satisfaction. Il est vrai que là encore, il a renoncé aux conseils que lui a prescrit son coordinateur en diététique, cette personne qui le suit assez régulièrement depuis trois mois a pour charge de surveiller son estomac (devenu un peu fragile depuis qu’il est en âge de faire des prouts et de boire de la bière). Surestimant son apport en calorie, il laisse le bout de gras encore solidaire de l’os, sur le bord de l’assiette. Écœuré, il n’en mangera pas et ne terminera pas non plus, les trois frites molles couvertes de ketchup qui l’accompagne.

Reno referme le pot de moutarde sur lequel est sérigraphié un Diplodocus géant dans des tons assez marron. Dessous il y figure une légende qui titre: « Un redoutable herbivore. », nous informant que : « Grâce à la morphologie de son estomac, il était capable d’avaler plein de graines d’un seul coup, et même des grosses!!». En ouvrant la porte du réfrigérateur pour y ranger le pot et choisir le goût de son yaourt, ses doigts s’entachent de vieille moutarde devenue marron, qui était venue s’accumuler au fil des semaines sur le rebord du verre. C’est en s’essuyant avec du Sopalin, qu’il repense à ce qui est arrivé à l’autre connard, décrétant que c’est bien fait pour sa gueule et qu’il n’a pas qu’a être con. Il conclut, qu’il n’en n’aurait jamais fi ni de détester les gens, s’il continuait à souhaiter l’arrivée d’un drame pour la plupart d’entre eux. Son rendez vous à la galerie est à 15 heure. Juste le temps pour lui d’aller vérifier si le transfert de toutes ses images pour le site est terminé; il pourra toujours montrer ses dernières mises à jour, au cas ou les vidéos ne marcheraient pas. Une fois arrivé dans le bureau, il récupère le cendrier posé sur la table et s’installe dans son gros fauteuil vert en plastique, qui possède des roulettes en plastique également. En bas à droite de son écran, l’heure digitale indique qu’il est 14h37, ce qu’il lui laisse carrément le temps d’aller sur les sites de cul, hop il se branle et arrive en super forme à la galerie.

A 15h12, sa bite a fini de chauffer. C’est alors qu’il se rend compte de son retard ; mais que voulez vous, c’est comme ça les artistes, ça possède certaines obsessions souvent caractéristiques d’une sensibilité à fleur de peau (car il n’est pas sans compter que c’est la troisième fois qu’il fait ça depuis ce matin). Le bus le conduit avec une heure de retard au lieu de son rendez vous, apparemment peu stressé, il terminera son trajet à pied le sourire aux lèvres. Pourquoi? Parce que c’est marrant Jean-Marie Bigard. Surtout ce sketch où on l’entend prononcer le mot frisette, pour s’exprimer au sujet des poils pubiens.

Le roquet est arrivé.
Il discute avec l’assistante pendant plus de cinq minutes, avant de se rendre compte qu’il est resté bloqué sur le mot frisette, à se demander s’il était dans le dictionnaire. Car, admettons qu’il en fasse partie, est-ce que: si le mot frisette avait été remplacé par frisée (en référence à la salade…), cela aurait-il eut autant d’impact comique ? (Ce voulant un peu populaire afin de se démarquer de l’élitisme connu dans l’art, Reno avait décidé qu’il était du coté des beaufs. C’est d’ailleurs pour cela qu’il aime bien Bigard.)
-« …Alors ?...
-…
-Tu m’écoutes ?!!
-Euh… excuse-moi… Vas y je t’écoute…
-Bon !...à combien tu la fais celle là ?
-Vingt cinq milles…
Liliane, c’est le prénom de l’assistante. Elle l’a toujours trouvé très mignon. Son air constamment absent lui donne des airs d’intellectuel préoccupé, et le fait qu’il transpire des joues (cela tient d’une bizarrerie dans sa morphologie…) sublime son coté sexy. Se mit alors à commenter l’espoir d’avenir de ces deux dernières pièces, aussi, au bout de quinze secondes avait-il déjà fini, qu’il se mit à râler sur ces conards de critiques de merde. Ces fils de putes lui assènent coup sur coup, ne lui laissant pas le temps de faire ces preuves. Mais qu’importe ! Il va persévérer. Il écoute du rap et c’est un ouf ! La rue lui a apprit à ne pas baisser les bras, donc il continu coûte que coûte.
Aussi, la réussite de sa dernière vidéo, celle où on le voit déguisé en rebelle congolais le visage repeint en noir, l’a relancé et lui a apporté beaucoup de pognon. Le goût de dire des choses ne va pas s’arrêter là. Car il le sait, il a grand besoin de dire les choses et personne ne pourra l’en empêcher, pas même ses connards de journalistes de merde, à qui il dit merde.
A ce propos, à devoir se justifier constamment, il avait prit l’habitude depuis peu, de dire que son travail était situé entre finesse et ravage, ou quelque chose comme virtuosité et fureur…

Pgui
(2005)